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Édito : « Pour ne pas attendre que jeunesse se passe… »

Pour ne pas attendre que jeunesse se passe…

À l’occasion des dix ans du service civique volontaire, nous nous interrogeons sur ce dispositif qui s’appuie sur les associations pour promouvoir : l’engagement, le civisme et la citoyenneté des jeunes ; mais aussi les valeurs de la république, et l’unité et la cohésion nationale… #bonheur

Aujourd’hui en France, la citoyenneté est un statut que l’on acquière par la nationalité (française, voire européenne), et par la majorité (à 18 ans). Elle donne lieu, entre autres, à une citoyenneté politique (la carte d’électeur/électrice), à une citoyenneté sociale (la carte vital), etc.

Cependant, pourrait-on aller plus loin et ne pas en faire une affaire de statut, d’être ou de ne pas être…

C’est qu’il n’en a pas toujours été ainsi. Ainsi durant la période révolutionnaire française1 la citoyenneté était une affaire d’acte et non de statut. Devenait citoyen.ne celui ou celle qui prenait part à la vie politique de sa commune, que l’on soit français.e ou étranger.e.

La citoyenneté était une affaire locale et non nationale.

La citoyenneté était une affaire d’action et non de nationalité.

D’ailleurs, prendre part à la vie politique de sa commune permettait d’avoir la naturalité française. Ainsi il ne suffisait pas d’être né.e français.e, encore fallait-il exercer sa citoyenneté.

Pourrait-on encore aujourd’hui imaginer une citoyenneté sans identité nationale ? Avoir la citoyenneté sans l’obligation de correspondre aux soit-disant attendus culturels de la nation, sans avoir à prouver sa bonne intégration ?

Telle, la « carte du citoyen » réalisée dans les années 1990 par les deux associations « Mémoire fertile » et « Texture », en opposition à la « carte d’identité », qui faisait référence à la conception de la citoyenneté révolutionnaire. Cette carte est créée pour signifier que des français.es, né.e.s et socialisé.e.s en France, reconnu.e.s juridiquement comme français.e, pouvaient toujours être traité.e.s comme des étrangèr.e.s. Et il s’agit donc par cette carte de découpler nationalité et citoyenneté, et de ne pas faire de la nationalité (et de l’identité nationale) le socle de la citoyenneté.

Ce serait alors, imaginer vivre dans une même société, en reconnaissant un même statut politique de citoyen.ne à tou.te.s, tout en permettant à chacun.e de vivre à sa manière. Notre dénominateur commun ne serait plus d’avoir à se ressembler, d’être uniformes, mais de prendre part aux affaires politiques (dans sa commune, dans une asso, un syndicat, dans ses intimités etc.). On pourrait même imaginer que déclarer ses revenus dans son pays et payer l’impôt quand on est imposé.e, pourrait faire partie de ce dénominateur commun… cela exclurait pas mal d’évadé.e.s fiscaux de la citoyenneté. #longuelisteapriori

Et alors ? De toute manière, on a toujours su dire qui était citoyen.ne qu’en sachant dire qui ne l’est pas. La citoyenneté n’est universelle qu’en déterminant celles et ceux qu’elle exclut. C’est le propre de l’universalité. Ainsi, par le passé ont été exclu.e.s de la citoyenneté : le tiers-état, puis les femmes, et toujours aujourd’hui les personnes migrantes, … et aussi certaines personnes détenu.e.s.

Et il semblerait que ce soit aussi le cas des « jeunes ».

C’est que les « jeunes » sont toujours défini.e.s dans le futur2 et en attendant (que jeunesse se passe), elles.ils sont exclu.e.s de la citoyenneté.

Déjà il faut attendre d’arriver à 18 ans pour être considérer comme citoyen.ne. Mais il semblerait que ça ne soit pas suffisant, faut-il encore qu’ils/elles soient formé.e.s à la citoyenneté, par des personnes qui elles sont citoyennes, des adultes.

Cela on le voit, entre autres, par des dispositifs tels le service national universel, ou encore le service civique, un dispositif accompagnant les jeunes à devenir citoyen, avec notamment les programmes pour les former au civisme et à la citoyenneté. Sous-entendu que ces personnes « jeunes » ne le sont pas encore, qu’elles ne le deviendront que lorsqu’elles ne seront plus « jeunes ». Elles sont exclues de la citoyenneté, or personne ne saurait dire quand est-ce qu’elles le seront. Autrement dit, à partir de quand est-on citoyen.ne et qui peut en décider ?

La question de la citoyenneté est porteuse d’âgisme, c’est-à-dire d’une bienveillance des plus agé.e.s envers les plus jeunes : des plus agé.e.s qui seraient plus-à-même de dire ce qu’est la citoyenneté, en quoi ça consiste, et ce qu’il faut en savoir, voire même : selon les manières de considérer les plus jeunes, de leur octroyer ce statut de citoyen.ne (en les jugeant aptes ou non à entrer dans un conseil d’administration d’association, dans une liste municipale, à porter des initiatives, exposer son point de vue, etc.)

Or si la citoyenneté est un acte, est-elle éducable ? Peut-elle être transmise « d’un.e sachant.e » vers « un.e non-sachant.e » … pas si sûr ! Ce serait omettre ce que sait la personne considérée non-sachante : ce qu’elle sait par son vécu et déjà, par son expérience de l’engagement, de l’oppression, de l’humiliation, etc3. #erreur404

Par contre, il est possible de s’en dire des choses, de travailler sur les manières dont chacun.e. est déjà citoyen.ne. À des projets d’éducation visant l’enseignement de la citoyenneté, préférer un travail collectif de production de connaissances et de formes culturelles à partir de l’expérience vécue des personnes. Et y trouver des formes, tels des récits et des témoignages (individuels et collectifs), voire des analyses de ce qu’est l’acte de citoyenneté. Des traces et des productions donneraient davantage lieu à une connaissance et une reconnaissance des jeunes de ce qu’elles/ils sont en tant que citoyen.ne.s et sujets politisés, … plutôt que d‘inviter les volontaires en service civique à défiler le jour du 14 juillet.

Il s’agit de mettre en crise l’universel que porte la citoyenneté, d’y créer des failles, non pas pour qu’elle soit plus inclusive (des jeunes, des personnes migrantes, etc.), mais pour qu’elle repose sur d’autres critères que sur l’identité nationale, et autrement que par des processus d’adhésion à l’unité nationale.

Vouloir être citoyen.ne, c’est se préparer à porter les responsabilités des révolutions qui sont à l’œuvre4 – que la citoyenneté appelle de fait en se définissant dans l’universel –, dans un agir commun, et dans un engagement collectif.

Édito écrit par Damien Gouëry

1 Wahnich S. & Bouamama S., Une citoyenneté sans identité nationale, Vacarme n°46, 2009, p. 80 à 82.

2 Grollemund C. & Le Floch R., Les jeunes et les associations, entre participation et engagement, Crefad Documents, 2004. p.13.

3 Ion J., S’engager dans une société d’individus, Armand Colin, 2012. pp. 122 – 130.

4 Collectif, Manifeste de Peuple et Culture, 1945.