Aller au contenu Aller au menu Aller à la recherche

Logo du site

Accueil > slider > Édito : « De l’intime au politique »

Édito : « De l’intime au politique »

De l’intime au politique, transformer le silence en paroles… et en actes

« Je n’avais jamais compris pourquoi mon amoureuse se forçait à lâcher ma main lorsque nous croisions des personnes dans des moments particuliers. J’avais confiance et je ne comprenais pas sa crainte. J’ai grandi avec l’image qu’il est normal de tenir celle ou celui qu’on aime par la main et ne pensais pas que la sérénité de cet acte était un privilège. Nous rentrions d’une belle soirée en marchant main dans la main, tranquillement sur le trottoir. Une voiture au loin avance doucement et se rapproche. Cette voiture nous voit et subitement, elle accélère en notre direction, freine au dernier moment, ouvre la vitre à moins d’un mètre. Plusieurs hommes sont à l’intérieur. Le conducteur lâche son volant pour nous faire un geste obscène. Mes muscles sont pétrifiés, je retiens mon souffle. Ils partent et je me retrouve à pleurer. Ce sont d’abord des larmes de peur, puis d’humiliation, puis de colère et enfin d’injustice. Mon amoureuse est calme et je comprends alors pourquoi elle lâche ma main si fréquemment. Je comprends que ce n’est pas la première fois pour elle. Je découvre que le fait d’aimer cette personne publiquement pose problème. »

L’année dernière, nous avons débuté un chantier de réflexion avec des bénévoles du Cridev. Nous sommes parties de discussions autour de nos vécus à nous, de nos questionnements, bref, de nos intimités.

Nous avons recherché plusieurs articles qui pouvaient parler de nous, de nos réalités et nous parler tout court. Nous avons rencontré quelques actrices et acteurs locaux à Rennes : Contact, le planning familial et sa commission santé lgbtquia+, le cglbt…

Nous avons réfléchi à ce que nous avions envie d’exprimer et nous avons écrit autour du privilège hétérosexuel, de l’hétéronorme.

Parce que oui, en fait, je crois bien que nous parlions de ça. Nous ne l’appelions pas comme ça, nous ne le définissions pas comme ça, au début. Mais c’était pourtant bien présent, dans nos réalités, dans nos discussions, et surtout dans nos oppressions.

« La norme. La norme m’amène à cacher ma vie à ma propre famille, à avoir des secrets. Je n’aime pas me cacher. Un jour, je le ferai, je sortirai de ma cachette, j’affronterai ces regards et ces réactions. Mais pour ça, il faut un peu de courage. Est-ce normal de devoir avoir du courage pour présenter à ses proches la personne qu’on aime ? C’est quoi qui devrait être normal ? Ce qui devrait être normal c’est de ne pas avoir besoin d’être courageuse pour aimer librement une personne. »

Je crois bien que nos vécus, nos expériences, nos rencontres parlaient de l’hétérosexualité obligatoire, de l’injonction à l’hétéronome et donc des difficultés à assumer, à créer même, d’autres schémas de penser, de ressentir, d’agir…

« Parce que nous sommes dans une société hétéronormée, que cette société considère qu’il y a une manière d’aimer, d’amour qui est normale et qu’il est donc logique de pouvoir oppresser, humilier, terroriser pour le plaisir des personnes qui ne correspondraient pas à cette norme dominante. Ça parait fou, hein ? J’entends dire que je dois calmer ma colère pour réussir à vivre bien en étant qui je suis. Comment ne pas être en colère quand on a cru pouvoir mourir d’avoir tenu la main de la personne qu’on aime ? »

« On dit quoi quand on s’est violé.e soi-même ? Quand on n’a pas écouté son « non » car on voulait à tout prix avoir la même narration, celle qu’on voulait faire coller à la norme, l’hétéronorme, la cisnorme, qui invisibilise, qui tue. »

Aujourd’hui on continue ce travail, avec d’autres personnes qui, comme le Cridev, à partir d’une situation intime, cherchent à prendre de la hauteur et à aller regarder en quoi ces intimités forment en fait un tout d’oppressions et de discriminations vécues, pensées, organisées en systèmes…
Nous essayons de regarder tout cela d’un point de vue Queer et matérialiste à la fois 1. Nous essayons de regarder comment les relations sociales, sont basées sur la catégorie de sexe, binaire, totalitaire et « qui, pour prouver son existence, a ses inquisitions, ses cours de justice, ses tribunaux, son ensemble de lois, ses terreurs, ses tortures, ses mutilations, ses exécutions, sa police. Elle forme l’esprit tout autant que le corps puisqu’elle contrôle toute la production mentale. Elle possède nos esprits de telle manière que nous ne pouvons pas penser en-dehors d’elle. C’est la raison pour laquelle nous devons la détruire et commencer à penser au-delà d’elle si nous voulons commencer à penser vraiment, de la même manière que nous devons détruire les sexes en tant que réalités sociologiques si nous voulons commencer à exister. » - Monique Wittig, la pensée straight.

Aujourd’hui , la contestation Queer (les personnes LGBTQIA+ politisées) a permis aux personnes non hétéros, non cis de devenir de plus en plus visibles. Et face à ça, pour conserver l’hétéronorme, les instances politiques et capitalistes ont réagi en tentant d’intégrer l’homosexualité dans une norme similaire (dans la vision hétéropatriarcale, l’homosexualité n’est acceptable que si elle vise à devenir le modèle parfait de la famille hétéro : blanche, classe moyenne +, qui achète sa maison à crédit, qui a un travail stable, les dents bien entretenues, monogame, avec ni trop, ni trop peu d’activité sexuelle, qui veut avoir des enfants et un animal de compagnie.

Les mouvements pour le mariage pour tous de 2013 ont symboliquement ouvert la voie à la normalisation de l’homosexualité (principalement) mais en passant par une assimilation calquée sur le modèle de l’hétéronormativité.

Ce modèle d’assimilation est aujourd’hui récupéré aussi bien par certains gouvernements que par des entreprises pour se donner une image positive et progressiste. Dans la continuité de nos recherches, nous nous interrogeons donc aussi sur la question de la récupération des causes LGBTQUIA+, enfin, de la cause Gay surtout, notamment avec l’opération Pink Washing d’Israël, décrite par Jean Stern : « En bon français, on dirait « lave plus rose ». C’est inspiré d’une opération menée depuis le début des années 2000 sous la pression des écologistes : le green washing, qui consistait à afficher des performances environnementales autant que mettre des plantes vertes dans le hall de l’immeuble. Le pink washing s’en est directement inspiré et Israël en a fait un atout maître, non pas pour se faire connaître, comme Berlin [les deux villes ont fait appel au même cabinet de marketing spécialisé, Out Now], mais pour changer son image. » En effet, l’État d’Israël instrumentalise la cause gay pour étendre son entreprise coloniale sur les palestinien.ne.s.

Voici en quelques mots ce qui traverse le chantier que nous avons entamé l’année dernière et que nous continuons cette année encore !

Si ça vous dit de participer à la réflexion, parce que vous êtes concerné.e.s, n’hésitez pas !

L’équipe du chantier de travail

1 « Pour un féminisme matérialiste et queer », Sophie Noyé, Contretemps, 17/04/2014

À lire pour complexifier

« La Pensée Straight »
Monique Wittig, Amsterdam Edition

À lire pour comprendre

« Mirage gay à Tel Aviv »
Jean Stern, Édition Libertalia

« Pinkwatchons le pinkwashing ! Pour combattre le pinkwashing d’Israël »
BDS France

À lire pour se détendre

« Le guide pratique du féminisme divinatoire »
Camille Ducellier, Éditions Cambourakis, collection Sorcières

À lire parce que c’est dans le titre

« Transformer le silence en paroles et en actes »
Audre Lorde

À visiter

Librairie la nuit des temps

Le collectif Irrécupérables

À regarder