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Édito : « Confidences et (dé)confi dense… »

Confidences et (dé)confi dense…

Surement en décalage avec les luttes (toujours) en cours contre les systèmes coloniaux et néocoloniaux un peu partout dans le monde…Nous souhaitions à la base mettre en place une causerie debrief, analyse de nos ressentis et de ce qui s’est joué pendant les semaines un peu surréalistes que nous venons de traverser et peut être dans lesquelles nous sommes encore…A défaut de pouvoir vous/nous retrouver dans les locaux du CRIDEV pour l’instant, nous avions envie de passer le micro autour de nous… Vous trouverez l’analyse et le témoignage de E. alias Zaza…

Je suis une femme blanche de 59 ans, célibataire, sans enfants. Depuis une trentaine d’années, je vis à Nancy, en Lorraine, après avoir vécu mon enfance en Moselle, près de Thionville, puis fait des études de biologie à Strasbourg. J’exerce la profession appelée pompeusement Maitre-sse de Conférences, qui consiste à enseigner à des étudiant-e-s à l’université et pratiquer en parallèle une activité de recherches, le plus souvent de la recherche fondamentale, dans un domaine précis. Ma spécialité est la génétique des microorganismes.

Comment s’est passé ton confinement ?

Mon confinement s’est plutôt bien passé. J’étais seule dans mon appartement, donc dans mon espace habituel, avec la possibilité de m’organiser librement. La solitude ne m’a pas vraiment pesé ayant l’habitude de vivre seule et j’étais en contact virtuel régulier avec mes proches (famille, ami-e-s). J’ai juste regretté de ne pouvoir profiter d’un espace extérieur pendant cette période. J’ai télétravaillé pendant la durée du confinement : préparation de TD et TP virtuels sous forme de petites vidéos explicatives et contact aussi régulier que possible avec des étudiant-e-s par mails ou via une plateforme de cours accessible sur un espace de travail numérique.

As-tu regardé les médias régulièrement ? Pourquoi ?

Oui, j’ai regardé les média pendant toute cette période, de façon irrégulière : journaux télévisés, émissions consacrées à l’épidémie, pages dédiées au sujet sur Internet. J’ai aussi beaucoup écouté la radio, je préfère généralement la radio à la télévision ou à un autre support basé sur le visuel. J’avais besoin de me tenir informée de l’évolution des connaissances sur le virus, ses modes de transmission, la maladie et ses différentes formes, les projections des spécialistes pour la suite, etc. J’ai aussi écouté des émissions plus légères, qui donnaient des conseils pour occuper le temps libre, ou qui permettaient de s’évader un peu. J’aimais écouter le témoignage de personnes sur leur ressenti de la situation.

Certains jours, je boycottais les informations sous toutes leurs formes, pour éviter la saturation et pour préserver ma santé mentale…

J’ai aussi cherché des informations précises sur Internet à la suite de fake news que j’ai reçues d’une personne de ma famille qui en recevait beaucoup et qui voulait avoir mon avis sur certains de ces messages qui circulaient via les réseaux sociaux, par sms ou par mails : des remèdes miracles contre le Covid, des tests à faire pour savoir si on est infecté-e ou pas, des conseils de toutes sortes.

Comment as-tu attrapé le COVID-19 et quels ont été les symptômes pour toi ? Quels éventuels ressentis ? Comment as-tu géré cette période ? Comment te sens tu aujourd’hui ?

Il est difficile pour moi d’être sûre des circonstances dans lesquelles j’ai été contaminée par le virus. Cela s’est passé pendant le confinement, mes premiers symptômes sont apparus vers le 20 avril : d’abord des frissons, pendant 2 jours, puis un mal de gorge assez fort qui m’a semblé suspect - cela faisait très longtemps que je n’avais pas eu d’angine - et très vite des courbatures, une sensation fébrile - mais peu de fièvre, maximum 37,5°C- et une fatigue anormale, symptômes assez révélateurs d’une infection virale. Pas de toux, ni de rhume. Et, par chance, pas de perte d’odorat - une collègue qui a aussi été infectée par le virus, mais avant le confinement, a perdu son odorat et ne l’a toujours pas récupéré, près de 2 mois plus tard. Ces manifestations de la maladie ont duré une quinzaine de jours, avec certains jours sans symptômes, pendant lesquels je me sentais quasiment guérie et pouvais même travailler, et d’autres où les symptômes étaient plus forts, notamment les courbatures et la sensation de fièvre. Il a fallu presque un mois pour que je retrouve mon état d’avant la maladie, le symptôme qui a mis le plus de temps à disparaître étant la fatigue physique et mentale. Maintenant je vais bien.

J’estime avoir eu beaucoup de chance de ne pas développer une forme grave de la maladie, ayant un facteur à risque (maladie auto-immune touchant la thyroïde et une prédisposition à faire des réactions inflammatoires). Avant mes premiers symptômes, le risque d’être contaminée me faisait peur et j’étais très prudente lorsque je sortais de chez moi, pour faire des courses ou pour m’aérer. Bizarrement, quand j’ai su que j’avais probablement été infectée par le Covid-19, je n’avais pas spécialement de crainte, peut-être parce que j’étais affaiblie et que mon cerveau fonctionnait différemment.

Il y avait aussi la question de l’immunité vis-à-vis de la maladie. Une fois passée la crainte d’une complication, j’ai eu une courte période pendant laquelle je me sentais chanceuse de pouvoir me considérer immunisée contre le virus. Mais très vite, après différents résultats d’étude qui remettaient en question la certitude de l’immunité après une primo-infection, il m’a semblé plus raisonnable de me considérer comme pouvant être une nouvelle fois contaminée et donc contaminante. C’était un peu difficile à accepter.

Pendant toute la période de la maladie, je n’ai pas dit à mes proches que j’étais (probablement) infectée par le Covid-19, je n’ai pas voulu les inquiéter. Seule ma collègue qui avait été contaminée avant moi et déjà guérie était au courant et nous avions des échanges réguliers à ce sujet, elle m’a aussi proposé de faire des courses pour moi. Je n’ai informé mes proches que quand la probabilité d’une complication était devenue vraiment faible. Iels ont eu du mal à comprendre mon attitude, se sont peut-être senti-e-s blessé-e-s de ne pas avoir été informés, de n’avoir pas pu me soutenir pendant ces jours. A leur place, je crois que j’aurais eu le même ressenti. Leur réaction m’a fait réfléchir. Si une telle situation se reproduisait, je les informerais pour qu’iels puissent m apporter leur soutien et leur affection pendant cette période difficile.

Cet épisode m’a aussi appris ou confirmé que ma capacité à faire face aux maladies est meilleure que ce que j’imagine parfois puisque je suis venue à bout de cette maladie, sans complications et malgré mon problème auto-immun et d’autres petits soucis de santé.

Quel regard portes-tu sur la gestion de cette période par l’État, les autorités ?

Cette gestion m’a paru révoltante, à l’image de la politique menée par l’État depuis des décennies, tous gouvernements confondus. Elle a révélé une fois de plus le mépris de nos dirigeant-e-s pour la population et notamment pour les personnes les plus fragiles, fragilisées et/ou en situation de précarité. Le manque d’anticipation, les mensonges répétés (à propos des masques entre autres), les incohérences dans les décisions cela pendant que des centaines puis des milliers de personnes, dont des soignant-e-s, succombaient à l’infection par le Covid-19 - en partie à cause du manque de matériel de protection et d’équipements adéquats -, tout cela était scandaleux et m’a profondément affectée.

Pour moi, l’État a été largement défaillant et irresponsable pendant cette crise sanitaire. De très nombreux décès, des milliers peut-être, dus au virus auraient pu être évités si les bonnes décisions avaient été prises au bon moment. J’ai été touchée par l’élan de solidarité et la mobilisation de nombreux anonymes pour apporter une aide aux soignant-e-s et autres personnes en première ligne mais c’était à l’État d’assurer cette intendance et de fournir le matériel nécessaire pour la protection des personnes qui luttaient contre l’épidémie ou continuaient à assurer des activités pendant le confinement.

Quel regard sur cette période de déconfinement ?

La gestion du déconfinement a été aussi décevante que celle de la phase active de l’épidémie. L’annonce du retour des enfants à l’école à partir du 11 mai m’a scandalisée. Il était évident que le choix des décisions était dicté par des impératifs économiques et non sanitaires. La communication assurée par l’État sur le déconfinement à venir m’a semblé calamiteuse.

Je me demande si les autorités ont tiré la moindre leçon de leurs nombreuses erreurs et s’iels feront mieux (moins mal) si une deuxième vague épidémique devait se produire à l’automne ou à l’hiver prochain comme l’envisagent de nombreux épidémiologistes. J’en doute vraiment…

Actuellement, je suis toujours en télétravail. Celui-ci est privilégié autant que possible. Mais ce travail derrière un écran, dans mon environnement personnel, commence à vraiment me peser. J’ai conscience d’être peu motivée et assez peu efficace, en dehors des tâches simples et qui demandent peu de réflexion.

En tant que profe’ à la fac, quelle gestion des choses ? Y a-t-il des choses/ demandes qui t’ont choqué de la part de l’administration ? Quelles résistances éventuelles as-tu peut être mis en place face aux demandes ?

Le président de l’université dont je fais partie suit strictement les consignes données par le Ministère de tutelle, en toutes circonstances. Pendant la période du confinement, nous (enseignant-e-s) avons été invité-es à assurer une ”continuité pédagogique” avec nos étudiant-e-s. Ce qui m’a surtout gênée pendant cette période de travail à distance, c’est la perspective de la session d’examens du mois de mai évaluant le travail réalisé pendant les semestres pairs, avec l’éventualité, de plus en plus nette au fur et à mesure des semaines du confinement, que ces examens auraient lieu à distance. Avec quelques rares collègues, nous avons essayé de nous mobiliser pour que ces examens n’aient pas lieu, vu la situation exceptionnelle et le fait que certain-e-s étudiant-e-s étaient confiné-e-s dans des conditions plus que difficiles. Celles-ci nous paraissaient incompatibles avec le passage d’examens comptant pour un semestre ou une année, donc au final pour la validation d’un diplôme. Nous proposions que le semestre puisse être accordé à tous et toutes, sans examens obligatoires et avec une note minimale, et que les étudiant-e-s qui le souhaitaient pouvaient passer des examens facultatifs pour améliorer leurs notes. Nous n’avons pas été entendus, le président de l’université a maintenu sans états d’âme la tenue des examens à distance.

Comment vois-tu les choses pour la suite… ? Plutôt optimiste ou pessimiste ? Pourquoi ?

Je suis plutôt pessimiste, je ne demande qu’à me tromper. Nous avons déjà de nombreuses preuves (dérèglement climatique, catastrophes naturelles de plus en plus fréquentes, famines etc.) que notre façon (où celle qu’on nous impose ?) de vivre, de consommer, d’exploiter les ressources naturelles, n’est pas viable. Le nombre de victimes de ce(s) système(s) aberrants ne peut qu’augmenter de façon dramatique. (#Ravages du capitalisme croisés avec d’autres systèmes de domination).

En fait, cette « crise sanitaire » n’a fait que mettre en lumière les (dys)fonctionnements existant au niveau des états et au niveau mondial et la fragilité d’un système économique particulièrement inéquitable. J’espérais, sans y croire vraiment, qu’un changement positif allait sortir de cette période si particulière. Effectivement, pas de retour à l’anormal car c’est l’anormal le problème…